LES ANTILLES – Episode 1. Un immigré, un millionnaire et un esclave affranchi


Il est conseillé au préalable de lire l’article suivant : Saison 1. L’aventure antillaise. Episode Pilote.

Dans ce premier épisode, nous allons faire un focus sur Marthe NESTY dont nous vous avons parlé dans l’épisode pilote. Nous allons plus particulièrement vous raconter l’histoire de sa famille ; celle de son père, les NESTY et celle de sa mère, les COMON.

 

Rappel de l’arbre généalogique :

Aventure antillaise

 

 

Mais d’abord, l’histoire des familles NESTY et COMON est étroitement liée à l’histoire de la Guadeloupe. C’est pourquoi il est capital, avant toute chose, de rappeler certains points d’Histoire et surtout certaines dates explicatives sur la Guadeloupe française.

 

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Source Flickr ici

 

1493 : Christophe Colomb débarque sur l’île nommée Karukéa, qu’il rebaptise « Guadalupe », en référence au monastère espagnol de Santa Maria de Guadalupe.

 

1635 : Délaissée par les Espagnols, les Français décident d’organiser la colonisation. Sous l’impulsion du Cardinal de Richelieu et mandatés par la Compagnie des îles d’Amérique, leur mission est d’évangéliser les populations indigènes.

 

1642 :  Les associés de la Compagnie des îles de l’Amérique sont déclarés propriétaires à perpétuité de Saint-Christophe, la Guadeloupe et la Martinique. C’est aussi l’année de la légalisation de la traite négrière par Louis XIII, et la pratique de l’esclavagisme, qui était déjà bien implantée, va connaitre un net essor.

 

Cependant, Richelieu meurt et la Compagnie des îles d’Amérique périclite peu à peu.

 

1643 : Charles Houel devient gouverneur de la Guadeloupe et fonde la ville de Basse-Terre dans le sud de l’île. Nous allons le voir, ce sera la ville la plus importante de l’île. C’est ici et dans les alentours que les colons s’implanteront. Basse-Terre sera donc naturellement le lieu de rencontre des familles NESTY et COMON.

Basse-Terre est au Sud. C’est pourquoi aussi, au Nord de l’île iront se faire oublier certains esclaves ou -plus tard- les esclaves libérés par leur propriétaire.

 

1649  : La Compagnie des îles d’Amérique cède la Guadeloupe et ses dépendances en raison de problèmes économiques. Charles Houel acquiert la Guadeloupe, la Désirade, Marie-Galante et les Saintes.

 

1674 : La Guadeloupe devient une colonie française, rattachée directement au pouvoir royal de Louis XIV.

 

1685 : Le Code noir est proclamé par Louis XIV. Il entérine les pratiques esclavagistes dans les colonies françaises.

 


 

Quand la Guadeloupe devint officiellement une colonie française, en 1674, le nombre d’habitants se situe autour des 10 000 personnes. 5 000 esclaves ramenés d’Afrique ; 5 000 petits propriétaires qui exploitent encore eux-même leurs terres pour la plupart. Les esclaves sont alors la propriété de peu de colons.

 

Mais un siècle plus tard, autour de 1770, sur les 100 000 habitants que compte alors l’île : moins de 10% étaient blancs ; 35% étaient des gens de couleur libres (appellation de l’époque) et 55% sont des esclaves.


 

Les colons arrivèrent donc surtout dans la première moitié du XVIIIe siècle et les familles NESTY et COMON furent de ceux-là.

 

 

Les NESTY, colons sur Marie-Galante

 

Démétrius NESTY est arrivé sur l’île de Marie-Galante en 1750. Nous ne connaissons rien de sa vie d’avant, ou bien peu de choses. L’aventure des NESTY en Guadeloupe commence avec lui.

 

Il aurait été Grec et sans doute né en 1736 sur l’île de Tinos, dans les Cyclades. Il serait donc arrivé sur l’île à l’âge de 14 ans avec ses parents, Georges NESTY et Anne CHELLIN. Mais de ces derniers, nous ne savons rien de plus.

 

Nous le retrouvons en 1777, à l’âge de 41 ans. Il arrive alors à se faire naturaliser français, ce qui signifie qu’il est déjà propriétaire de terres (condition sine qua non pour être naturalisé) et qu’il pourra par cette naturalisation transmettre ses terres et ses biens immobiliers à ses enfants.

 

Au XIXe siècle, son petit-fils Joseph NESTY fut membre du Conseil Privé du Gouverneur de la Guadeloupe et c’est à cette occasion que la famille déménagea à Basse-Terre, à Gourbeyre exactement. Et c’est le fils de ce dernier, Georges NESTY qui se maria avec Louise COMON ; couple qui eu notre Marthe comme fille. Georges était ingénieur en chef des Ponts-et-Chaussées de la Guadeloupe et Chevalier de la Légion d’Honneur. Pendant plus d’un siècle, les NESTY n’ont cessé de se lier avec des familles de colons : les LEMOULLE (de Louisbourg, Nouvelle-Ecosse, Canada), les JOUBERT LALOGE, les NEGRE et enfin les COMON.

 

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Source "Base Léonore" ici. Cette base répertorie tous les chevaliers de la légion d'honneur.

 

Encore aujourd’hui, des descendants de ces familles vivent sur l’île de la Guadeloupe.

 

 Les COMON, famille issus des premiers colons

 

Georges NESTY, le père de Marthe donc, s’est marié avec Louise COMON en plein mois de janvier 1857 à Basse-Terre. Qu’importe! Là-bas, en janvier, c’est l’été!

La famille de Louise COMON est en Guadeloupe depuis des générations. Ils sont venus de Marseille ou de Bordeaux s’installer sur cette île dès l’annonce faite que la Guadeloupe était colonie française. C’était une famille de négociants et de commerçants, très très entrepreneurs.

Mais pour vous immerger un peu plus et pour que vous puissiez imaginer ce qu’était le monde de la famille de Louise COMON, nous allons nous mettre dans la peau de son grand-père maternelle Joseph VITALIS, grâce aux extraits d’une étude menée par Bernadette et Philippe Rossignol. Cette étude s’intitule « De Marseille aux Antilles, les VITALIS et familles alliées, PAPIN, DOURNAUX, LONGUETEAU, etc. » Vous pouvez la retrouver ici

Il y aurait beaucoup de choses à dire évidemment mais allons nous plonger dans l’acte de dissolution de la société de commerce « Vitalis et Maraval fils ». Joseph VITALIS et Pierre MARAVAL fils, tous deux négociants à Basse-Terre, avaient créé entre eux cette société, verbalement, à une date non précisée et décidé d’y mettre fin après partage des bénéfices ; la moitié revenant à chacun.

Car « les maladies continuelles du Sieur VITALIS l’empêchant de vaquer aux affaires de
cette société et d’y porter toute l’attention dont elles sont susceptibles, les parties ont
consenti, d’un commun accord de la dissoudre » pour jouir chacun de leur part.

Joseph VITALIS mourra à l’âge de 53 ans en 1784 et sa succession fut ouverte. Je vous passe tous les détails du mobilier et surtout des biens immobiliers innombrables. Il était très riche! L’héritage fut estimé à 207 543 livres.

Si on utilise la méthode dite « du pouvoir d’achat » (décrite ici) nous arriverions à un héritage à peu près égal à 1 664 000 € d’aujourd’hui.

La moitié revient à la dame veuve VITALIS et l’autre moitié aux enfants. Sa veuve choisit tous les meubles et argenterie, 14 esclaves, la jument et autres biens immobiliers.
Puis il est établi pour les 5 enfants de Joseph Vitalis 5 lots égaux de 22.995 livres chacun (l’équivalent de 184 000 € par enfant), tirés au sort « par Dominique, jeune nègre de la dame veuve VITALIS, âgé de 3 ans, lequel ayant brouillé et remué ensemble tous les billets dans un chapeau, les a tirés à sa volonté et les a remis aux parties l’un après l’autre. »

Il faut préciser que le nègre FRANÇOIS, charpentier, estimé à 4.500 livres (36 000 €), est exclu de l’héritage « d’après l’intention connue du sieur VITALIS de faire jouir cet esclave des privilèges de la liberté, après la mort de la dame veuve VITALIS. » Il restera donc à son service et sera affranchi par les héritiers après le décès de celle-ci.

On termine en indiquant qu’il n’a pas été parlé dans l’inventaire ni dans le partage de
Thérèse Aimée, jeune métisse de 18 mois, fille de la mulâtresse Geneviève (19 ans) «attendu que la volonté des parties est d’accomplir en faveur de cette enfant l’intention que le sieur VITALIS leur a manifestée à son égard. En conséquence la dame veuve VITALIS et les héritiers déclarent faire don de la liberté privée et domestique à la dite Thérèse Aimée, pour en jouir dans la famille, en telle sorte que les parties ne puissent exiger d’elle aucun service (…) ; la dite métisse demeurera avec sa mère auprès de la dame veuve VITALIS qui la fera nourrir et soigner à ses frais jusqu’à ce qu’elle soit en âge d’apprendre à travailler; et alors la dame BONNET sa marraine la prendra chez elle et lui fera enseigner le métier de couturière ; en outre elle sera tenue de la nourrir et entretenir jusqu’à ce qu’elle ait pu se procurer la liberté civile et publique, soit en se mariant avec un homme libre parmi les gens de couleur, soit en payant de son pécule et de son industrie la somme qui sera fixée par le Gouvernement pour son affranchissement. »


 

Petit aparté qui me semble nécessaire aujourd’hui :

On le voit, l’esclavage était largement admis sur l’île. Il était autorisé et n’était absolument pas remis en cause. Mais par ces petits gestes d’affranchissements on remarque qu’à cette époque déjà l’opinion publique change progressivement sur le sujet.

Il ne faut pas oublier que très vite, avec la révolution, l’esclavage est aboli dans les années 1790. Il est rétabli avec Napoléon bien sûr et il faudra attendre la IIIe République en 1848 pour le voir aboli définitivement.

Alors, évidemment, en 1784, c’est comme aujourd’hui : nous sommes prêts à faire quelques efforts au nom d’idéaux, de principes et de valeurs mais il ne faudrait pas que ça touche trop à notre confort. Alors, le couple VITALIS est prête à en libérer deux ou trois, les plus méritants, ceux sans doute qui l’ont touchée le plus par quelques actes ou quelque événements qui leur sont arrivés. Mais, quand même, on s’en garde 14. Ce n’est pas du luxe! 😉

Aujourd’hui, on boycott de temps en temps les marques qui exploitent des très jeunes enfants en Asie. Mais, quand même, on continue d’acheter à ces marques des tee-shirts ou des chaussures fabriqués dans ces pays pauvres parce que, quand même, c’est pas cher et il faut bien mettre de côté pour acheter le dernier Iphone 7.

Alors, qui serions-nous pour juger une telle époque ? Nous ne sommes certainement pas meilleurs et nous n’aurons certainement pas fait mieux comme je peux l’entendre de temps en temps par certains.

 


 

En tous cas, voilà comment on peut décrire le mieux possible je crois la famille de Marthe NESTY qui s’apprête à se marier avec Maxime BONNEVILLE le 15 novembre 1900 à Paris.

 

 

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