Voyage dans l’enfer de la Guerre [5 gars à la Guerre. Ep.5]


Ce billet a été écrit dans le cadre du RDVAncestral,

en collaboration avec Marie du blog Aldaxkatik Aldaxkara

 

 

Il fait suite aux épisodes suivants mais peut être lu indépendamment :

5 gars à la guerre. Episode 1. 

5 gars à la guerre. Episode 2. 

5 gars à la guerre. Episode 3.

5 gars à la guerre. Episode 4.

 

 


Lundi 5 avril 1916

 

Il est des lieux qui nous paraissent comme inconnus et qui ne devraient pas l’être.

Ce sentiment vous laisse hagard pendant quelques minutes. Vous regardez autour de vous, vous essayez de vous souvenir. Rien n’y fait. Et puis, tout de suite, les événements s’enchaînent. A peine savez-vous par quelque stratagème de votre invention que vous êtes médecin à l’ambulance de Buzancy, l’on vient déjà vous solliciter. Une infirmière prénommée Marie (c’est ce que vous lisez sur sa blouse) arrive précipitamment, se poste devant vous et vous lance « Alors, Docteur Devèze, que fait-on ? Comment va-t-on l’aider ? Dites-moi tout ! »

 

« Oula, oula » me dis-je à part moi. Puis à l’infirmière Marie : « Qui va-t-on aider ? Et où doit-on aller ? »

 

Elle m’apprend que le 18e Régiment d’Infanterie venait de quitter son cantonnement, aux environs de Glennes. Et alors qu’il se dirigeait vers Epernay pour prendre le train, les 50 km de marche ne se sont pas passés dans le calme. C’est le moins qu’on puisse dire.

 

Les allemands ont tenté de profiter de cette sortie pour en découdre. Un chef de section, Jean-Baptiste Brisé, a été blessé, salement mais pas vitalement. Nous devons, absolument, insiste-t-elle, nous rendre sur place et lui porter secours.

 

Alors là, même si je ne le montre pas parce qu’un peu trop fier de ma situation nouvelle de médecin, c’est la panique totale en moi. Je me dis « Okay, on doit être en avril 1916, je me souviens des recherches que j’avais faites sur cette période pour écrire l’histoire d’Albert Dufau. Je ne dois pas me tromper. A tous les coups, je suis tombé comme beaucoup d’autres dans le RDVAncestral qui m’a propulsé ici, à cette époque et dans ce lieu. Pas ordinaire comme situation. Du coup, je fais quoi là ? Je lui dis quoi moi à l’infirmière Marie ? »

 

Et puis, sans réfléchir, une phrase m’échappe :

– « Vous le connaissez, non ?»

– « Mais oui, c’est mon cousin ! Vite, il faut qu’on agisse vite » me répond-elle et un peu précipitamment, elle continue et lâche sans l’avoir vraiment voulu « il y a eu des morts, je l’ai lu dans le registre militaire… Oups ! »

– « Mais vous êtes aussi du futur, comme moi. Je ne connais pas Jean-Baptiste Brisé mais si je suis là c’est qu’il doit forcément avoir un lien avec Albert Dufau. Allons au plus vite voir de quoi il retourne !»

 

 

Nous nous dirigeons vers le fourgon et partons sans demander notre reste aux autres membres de l’équipe médicale, oubliant que nous ne sommes pas ce que nous prétendons être. Mais bon tant pis, nous verrons bien.

 

Avec un tel moyen de locomotion, il nous fallut deux bonnes heures pour rejoindre notre destination. Un peu long. Mais nous en avons profité pour échanger, Marie et moi, sur Jean-Baptiste et Albert.

 

 


 

« Si je comprends bien, tu – on peut se dire tu ? –  n’es pas plus médecin que je suis infirmière ? Je parie que toi aussi tu t’es lancé dans cette folle aventure de la chasse aux ancêtres ? Prêt à tout pour en rencontrer un ?

 – Je vois que je suis démasqué ! Et toi, comment en es-tu arrivée là ?

 – Par une sorte d’obsession. Depuis que j’ai retrouvé sur le site du Scuf, une photo de Jean-Baptiste, ou plutôt Battitta comme on dit au Pays basque, je voulais remonter le temps pour le voir.

 – Qu’a-t-il d’aussi fascinant ce garçon ?

 – Tu n’imagines pas, avant 28 ans, il avait déjà vécu mille vies : instituteur, finaliste du championnat de France de rugby, aventurier au Chili, héros de la guerre de 14. Et en plus, il était beau ! Tu vois, une vraie midinette ! Dire qu’il a l’âge de mon fils, et qu’il est mort il y a un siècle !

 

Mais chut, ce n’est pas ton Albert qui arrive là en faisant de grands gestes ?

 

Face à nous, un homme encore jeune allongé sur une civière, bien mal en point, et son acolyte, un brave gars d’une vingtaine d’années à peine, au fort accent du sud-ouest. Il a envers son protégé des gestes de tendresse et insiste pour monter à bord de notre fourgonnette. C’est contre le règlement mais au point où on en est…

 

A bord, pour détendre l’atmosphère, Albert s’avère un vrai boute-en-train. Il « chambre » son chef de section, devenu visiblement un copain, sur cette finale perdue de 1913. La douleur fait grimacer Jean-Baptiste mais il se laisse taquiner, et joue le jeu.

 

« Tout de même, Lieut’ ! 38 à 10, c’est une sacrée déculottée ! Pour les Parigots, perdre chez eux à Colombes devant 20 000 spectateurs, quelle leçon ! ». Albert se tient les côtes de rire, tandis que le « faux docteur » se détend un peu. Je vois bien qu’il a peur que notre blessé rende l’âme, là tout de suite. J’aurais peut-être dû lui dire que l’heure de Jean-Baptiste n’était pas encore venue.

 

Fair-play, ce dernier prend son ton de maître d’école pour expliquer à son compagnon la contre-performance de son club : « Tu sais que c’est la première fois qu’une petite ville gagnait la finale de rugby à XV ? Même si j’étais dans le camp des vaincus, j’étais au fond content pour Bayonne. Dia, je suis basque avant tout ! Et tiens, toi qui es landais, sais-tu que l’Aviron Bayonnais a été créé en 6 grâce à Pierre Fabre de Castets ? Mais bon, ce qui l’a fait gagner en 13, c’est le jeu ouvert importé par le Gallois Owen Roë. Tu vois, un match, comme une guerre, ça ne se gagne pas tout seul, il faut des alliés… »

 

Epuisé, Battitta ferme les yeux et s’assoupit. Peut-être rêve-t-il de pelouses et d’essais. Albert se tait aussitôt, baisse la tête, et se met à triturer ses pognes. On le sent inquiet…

 


 

Le silence règne dans le fourgon. Seuls s’immiscent les bruits de tôle provoqués par les nids de poule. Nous arrivons à Buzancy. De vraies infirmières et de vrais médecins prennent en charge Jean-Baptiste qui est suivi de près par Albert. Avec Marie, nous les regardons s’éloigner au loin et nous nous effaçons. En fait nous disparaissons littéralement et laissons tous les protagonistes s’agiter…

 

A mesure que nous disparaissons, passent devant nos yeux les multiples scènes de guerre de l’année 1916, en plein cœur de la campagne de Verdun. Horrible.

 

 

Lundi 7 mai 1917

 

Nous réapparaissons lors des journées du 4 au 7 mai. Ce sont les combats de Craonne et Albert que nous apercevons semble être d’un calme déconcertant alors qu’il se jette au feu de l’ennemi. Soudain, nous le voyons tomber et Marie, me prenant par le bras, m’entraîne rapidement vers lui. Un éclat d’obus lui a perforé la paroi abdominale, l’arrêtant net dans la fumée des combats. Un peu impuissant face à cette plaie que nous fixons sans pouvoir nous en détacher, des brancardiers arrivent. Ils emmènent Albert et nous sommes transportés par une sorte de spirale temporelle directement au mois suivant.

 

 


Samedi 16 juin 1917

 

Très affaibli, le 18e est transporté par automobiles sur la Marne d’où il rejoindra Vesoul par le rail.
Depuis la mort de Battitta, j’erre comme une âme en peine au milieu des blessés de cet hôpital de campagne, tâchant de me rendre utile mais le cœur n’y est plus. Les râles, les appels à l’aide de tous ces jeunes hommes amputés, salement amochés, auxquels manque pour certains la moitié du visage, me clouent sur place.

 

Soudain, parmi les soignants, j’aperçois le Dr D. Je comprends que tout comme moi, il n’a pu s’empêcher de rester encore un peu. Je lui demande tout de suite des nouvelles d’Albert. Il m’apprend qu’il a été évacué à l’arrière et que pour lui, la guerre est peut-être terminée.

 

« Et Jean-Baptiste ? » s’enquiert-il, la gorge serrée, car rien qu’en me regardant, il a compris.

 

 – Hélas, il n’est pas sorti vivant de l’enfer de Craonne. Il est tombé le 4. J’ignore dans quelles circonstances mais ses camarades sont formels, il ne s’en n’est pas tiré, ni lui ni le lieutenant Bordenave. Fauchés par des obus allemands, en sortant de leur sape. Ma seule consolation est de savoir que sa mère, Engrâce, mon arrière-grand-tante, n’en saura rien, elle est morte l’an dernier. Après avoir perdu son cadet en 14, elle espérait tant le retour de l’aîné, au moins cette nouvelle épreuve lui aura-t-elle été épargnée…

 

 

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Jean-Baptiste Brisé - Photo prise à l'occasion de la finale du championnat de France de Rugby en 1913 à Colombes

 

  – Je suis désolé » murmure mon compagnon d’infortune, me tendant ses deux mains. « Que vas-tu faire à présent, Marie ? »

 – Je crois qu’il est temps pour moi de rejoindre notre époque et de reprendre le cours de ma vie. Adieu, mon cher Docteur, tu as bien rempli ta mission ! J’ai été ravie de notre « collaboration ».

 

Tu embrasseras Albert pour moi quand tu le reverras ? »

 


 

« Bien sûr, Marie, je n’y manquerai pas » Son image s’efface et je m’empresse d’aller au chevet d’Albert. Non pas tant à cause de la promesse faite à Marie que pour annoncer à Albert la mauvaise nouvelle. En effet, ce dernier n’avait que cela en tête ces derniers temps.

 

Alors bonne ou mauvaise nouvelle, j’étais convaincu que « savoir » lui permettrait de passer à autre chose. Je m’approche de la salle des blessés, respire un grand coup et une fois arrivé à son lit, je le réveille.

 

« Albert ? Oui, Albert c’est moi… Non, il n’est plus. Depuis le 4. Hum, comment ? Un obus certainement, comme toi. Malheureux, oui… Oui, toi tu t’en es sorti… Mais tu n’y es pour rien, tu sais…. Je vais te laisser te reposer »

 

 

Albert s’est reposé un an. Nous pensions tous les deux qu’il ne reviendrait pas au feu vu l’état de sa blessure. Lui imaginait que la Guerre finirait avant qu’il ne se rétablisse. Moi je ne pouvais concevoir qu’on le pousserait encore aux combats.

 

 

Dimanche 5 mai 1918

 

Le service du courrier passe pour lui. C’est tout de même assez rare. Ses parents ne savent pas écrire et sa sœur Marie-Alice est bien trop occupée avec son mariage pour lui écrire en ce moment. Non, il s’agit plutôt d’un communiqué officiel lui indiquant qu’il reprendrait les armes dès le lendemain, en tant que fusilier-mitrailleur au 277e Régiment d’Infanterie. Quelle surprise ! Albert y retourne sans rebéquer. Mais la poussière et les miasmes infectieux des tranchées ont eu très vite raison de sa santé encore fragile. D’accord pour 15 jours de convalescence, le colonel le voulait sur pied de nouveau pour le 3 juin. Depuis plusieurs jours, de nombreux indices faisaient croire à l’imminence d’une attaque.

 

 

Lundi 3 juin 1918

 

Cette fois les obus sont à la fois explosifs et toxiques. Les fumées et les poussières empêchent de respirer et d’y voir. Les grenades, les tanks, les mitrailleuses, les canons, les obus, les tranchées, les boyaux, la terre retournée, les bombardements incessants, le bourdonnement dans l’oreille qu’on n’entend même plus, l’horizon perdu. Tout cela tourne autour d’Albert. Il n’en voulait plus, il pensait ne plus revoir cela et pourtant le voilà ici, dans ces combats.

 

Heureusement, pendant l’été, les Américains viennent renforcer les régiments et lui passe au 28e RI.

 

Mais les combats continuèrent, toujours plus inhumains et les gaz intoxiquèrent Albert le 20 octobre 1918. Il ne vécut pas l’armistice l’arme à la main et fut gardé aux soins jusqu’au 24 août 1919.

 

 

De retour à Castandet, il retrouva ses parents et sa sœur mariée avec Firmin revenu lui plus tôt de la Guerre avec la gueule bien cassée.

Il souffrira toute sa vie d’une respiration difficile et haletante depuis l’absorption de ces gaz.

Gaz qui d’ailleurs seront très vite interdits, en 1925 lors de la troisième convention de Genève.

Il mourra en 1957, à l’âge de 65 ans, la respiration coupée dans son sommeil, sans douleur.

 

Il méritait bien cela.

 

 

 


Sources :

 

  • Image-titre tirée du site cosmovisions.com. Lien de l’article sur la campagne de 1916 pendant la Grande Guerre ici

 

  • « Historique du 18e Régiment d’Infanterie Territoriale – Campagne 1914-1918 » publié en 1921 – Lieutenant DEUGNIER

 

  •  Archives départementales des Landes – Registres matricules – Bureau de Mont-de-Marsan – Classe 1913 – numéro matricule de recrutement 790 – Fiche d’Albert DUFAU

 

  •  » Guerre 1914-1918 ~ Les Ambulances de Guerre  » – Page Geneawiki. Lien ici

 

  • Archives Départementales des Pyrénées-Atlantiques – Site internet : AD64

 

  • Gen&O (Association de Généalogie dans le 64)

 

 

  • Scuf (Sporting Club Universitaire de France) 

 

 

 

  • Mémoire de l’Amicale Royale Auvergne « Sur les lieux de combats du 18e RI de 1914 à 1918. »

 

 

 


 


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4 commentaires sur “Voyage dans l’enfer de la Guerre [5 gars à la Guerre. Ep.5]

  • Briqueloup

    C’est une super bonne idée d’écrire à quatre mains ce #RDVAncestral qui est très réussi. Il ménage le suspense alors que la complicité du médecin et de l’infirmière nous font sourire malgré le drame qui se joue.

    • Stanislas Auteur de l’article

      Merci beaucoup Marie 🙂 effectivement nous ne voulions pas d’un billet grave et sérieux sur un sujet -la Grande Guerre- qui méritait je crois un autre regard. C’est le but fixé un peu implicitement entre nous pour ne pas ennuyer le lecteur et pour rendre l’histoire plus vraie que nature 🙂

  • Marie EPPHERRE-PROVENSAL

    Merci encore Stanislas pour cette invitation. Cette expérience d’écriture partagée a été une vraie découverte et un réel plaisir. Je me plais à impaginer qu’Albert et Battitta ont vraiment connu l’amitié que nous leur avons prêtée le temps de ce billet…

  • Sébastien - Marques Ordinaires

    Tout d’abord félicitations à vous deux pour ce #RDVAncestral à quatres mains ! J’ai beaucoup aimé ce récit sous forme de cadavre exquis.
    C’est une très bonne idée d’avoir pu croiser Jean-Baptiste et Albert, dans ces circonstances si particulières.
    En tout cas, Stanislas, on t’attend pour le prochain #RDVAncestral !